« Pierre Espérance détient le petit carnet de Jovenel Moïse ». Cette déclaration ou révélation de Rudy Thomas Sanon, animateur de l’émission Se sa nou vle, domine l’actualité depuis plusieurs semaines. Les journalistes et les directeurs d’opinion haïtiens s’en sont largement emparés. Plusieurs invitent les autorités compétentes à s’y intéresser en vue de la vérité judiciaire relative à l’assassinat de l’ancien président. Préoccupation légitime, mais…

De nombreuses interventions diffusées dans les médias traditionnels et sur les plateformes numériques relèvent davantage de prises de position partisanes que d’une véritable analyse juridique. Cette situation traduit une tendance fréquente dans l’espace public haïtien : la confusion entre opinion – souvent sans argumentation – et expertise.

Nous portons notre regard sur cette question à partir du concept de « voyemontisme ». Ce néologisme désigne l’ensemble des commentaires, interprétations et prises de position qui, faute de méthode scientifique ou de fondement juridique rigoureux, contribuent davantage à obscurcir un débat qu’à l’éclairer. Considérons les récents échanges entre Me Samuel Madistin et l’animateur Luckner Désir (émission Matin Débat), deux acteurs de l’espace politico-médiatique dominant. 

L’invitation de l’avocat s’inscrivait dans une confrontation entre savoir spécialisé et opinion profane. Le public pouvait espérer une clarification de la portée juridique du fameux « petit carnet ». Pourtant, les échanges ont rapidement pris la forme d’une querelle, au détriment d’une véritable discussion de fond. La raison juridique a alors cédé la place au « voyemontisme ».

Une question demeure essentielle : ce « petit carnet » constitue-t-il une pièce à conviction dans le cadre d’un procès criminel? En droit pénal, une pièce à conviction désigne tout élément matériel ou documentaire susceptible d’éclairer la justice sur les circonstances d’une infraction et sur l’identification de ses auteurs, coauteurs ou complices. La finalité du procès criminel est précisément de rechercher la vérité à partir des preuves légalement recueillies et soumises à l’appréciation du juge.

Dans un second débat opposant le journaliste et docteur en droit Wendy Phèle à Me Samuel Madistin, la discussion a, une nouvelle fois, semblé s’éloigner d’un examen strictement juridique de la question. L’importance potentielle du « petit carnet » dans l’identification des personnes impliquées dans l’assassinat de Jovenel Moïse s’est alors reléguée au second plan au profit d’affrontements de positions et de perceptions.

Dès lors, une autre interrogation s’impose : quelle place doit-on accorder au raisonnement juridique dans une société où les débats publics sont souvent dominés par l’émotion, les conjectures et les jugements prématurés suivant une logique partisane? Cette affaire de « petit carnet » illustre les difficultés rencontrées par l’opinion publique et dans l’espace public haïtien lorsqu’il s’agit de distinguer l’analyse fondée sur le droit des simples spéculations.

Plus largement, cette affaire invite à une réflexion sur la qualité du débat public en Haïti. La quête de la vérité judiciaire exige rigueur, méthode et respect des principes juridiques. À défaut, le risque est grand de voir le « voyemontisme » supplanter le savoir juridique ou la parole raisonnée et compromettre la compréhension des enjeux réels d’une affaire aussi grave que l’assassinat du président Jovenel Moïse.


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