Peu d’Haïtiens et d’Haïtiennes croient encore que les juges du pays rendront justice dans le procès de l’assassinat du président Jovenel Moïse. L’espoir s’est déplacé vers les tribunaux étasuniens. Ce simple constat est accablant. Il sonne comme un aveu collectif de faillite du système judiciaire haïtien.
Pendant que la machine judiciaire haïtienne s’enlise, aux États-Unis des condamnés parlent. Ils citent des noms, évoquent des complicités, dessinent les contours d’un complot. Ce n’est pas rien. Mais ces révélations soulèvent une autre question : disent-ils tout? Ou seulement ce qui sert leurs intérêts? Car les véritables cerveaux, les commanditaires de l’ombre, restent hors champ, protégés par le brouillard des procédures inachevées et des silences calculés.
Depuis cet assassinat dans la nuit du 7 juillet 2021, une même interrogation traverse la conscience nationale : où va cette affaire? Cette nuit-là, Haïti n’a pas seulement perdu un chef d’État; elle a basculé dans une zone grise, une ère d’incertitude où les institutions vacillent et où la vérité semble toujours différée.
Très vite, la bataille des récits s’est ouverte. Déclarations contradictoires, versions fragiles, silences stratégiques : chacun tente d’imposer sa lecture des faits. Les responsables de la sécurité présidentielle, aujourd’hui cernés par les soupçons, s’agitent pour construire une ligne de défense. Près de cinq ans plus tard, l’enquête nationale piétine. Et la vérité, elle, se dérobe.
Une affaire racontée par d’autres
Le paradoxe est brutal : ce chapitre majeur de notre histoire s’écrit désormais hors de nos frontières. La presse internationale mène la cadence. La justice étatsunienne, avec ses lenteurs et ses limites, avance néanmoins. Et nous ? Nous attendons, souvent réduits à traduire et commenter ce que d’autres révèlent.
Ce déplacement du centre de gravité n’est pas anodin. Lorsqu’un président est assassiné dans sa résidence et sur son sol, mais que l’essentiel des révélations vient de l’extérieur, c’est toute la souveraineté informationnelle ou judiciaire qui vacille. Le débat public haïtien devient alors spectateur de sa propre tragédie.
Le malaise des médias
La presse locale interroge par son effacement relatif. Faute de moyens? Choix éditorial dicté par l’audience? Dépendance structurelle aux grandes agences internationales? Peut-être un peu de tout cela. Toujours est-il que d’autres sujets occupent l’espace avec une constance que ne connaît pas le suivi de ce dossier crucial.
En relayant davantage qu’elle n’enquête, en commentant plus qu’elle ne creuse, la presse risque d’entamer ce qui fonde sa légitimité : chercher, vérifier, contextualiser, insister. Informer ne consiste pas seulement à amplifier des voix puissantes; c’est aussi persévérer là où le silence s’installe.
Se détourner d’un procès d’une telle portée n’est pas un simple choix éditorial. C’est un signal. Un signal inquiétant sur nos priorités collectives, sur la fragilité de notre espace public, et sur notre capacité à affronter, lucidement, l’un des drames les plus graves de notre histoire contemporaine.
Au bout du compte, une autre question brutale persiste : la justice sera-t-elle réellement rendue? Et si oui, le sera-t-elle pour la vérité… ou pour sauver les apparences?

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