En été 1915, Haïti a subi l’envahissement des États-Unis, qui ont dirigé le pays d’une main de fer pendant dix-neuf ans. Cette invasion a profondément affecté la paysannerie haïtienne, dont les conséquences désastreuses sont encore visibles aujourd’hui. Des centaines de paysannes et de paysans ont été victimes d’exactions, d’expropriations, de massacres, de répressions, de mépris, de migrations forcées et de capitalisations. Pourquoi les campagnes haïtiennes ont-elles été ciblées comme espace stratégique de destruction physique et humaine?
Au début du XXᵉ siècle, l’agriculture paysanne était encore florissante. Le pays comptait sur la production agricole pour nourrir sa population et permettre aux cultivateurs de reproduire leur vie. Les Yankees, dans le cadre de leur politique de domination, ont compris que la dissolution de la paysannerie serait la stratégie la plus efficace. Ainsi, ils imposent des lois destinées à consolider cette dynamique de destruction du corps et de la dignité des paysans. Ils utilisent la répression militaire et les expropriations massives de terres pour accélérer la ruine des cultivateurs. L’occupation militaire et politique d’Haïti par l’Oncle Sam a instauré une violence à la fois politique et symbolique pour asseoir sa domination impérialiste sur le premier État indépendant des Caraïbes.
Détruire la paysannerie au profit du capitalisme étasunien
Le débarquement des États-Unis en 1915 marque aussi l’occupation des terres cultivables par de grandes entreprises industrialisées. Gérard Barthélemy (2000) analyse cette stratégie comme un retour en force du système de plantation de la colonisation esclavagiste, cette fois avec des capitaux et des entrepreneurs. Michel Hector (2017) constate que l’installation de grands établissements agro-industriels en Haïti inaugure une présence accrue du capitalisme, dont les caractéristiques perdurent jusque dans les années 1950.
Franck Séguy (2014) souligne que ce processus d’installation découle des actions du président Franklin Delano Roosevelt, qui se vantait d’avoir rédigé une nouvelle constitution pour Haïti en 1918. Celle-ci annulait toutes les lois haïtiennes empêchant les étrangers de devenir propriétaires terriens. Les occupants ont réformé le droit et la justice haïtiens pour détourner tout ce qui symbolisait la souveraineté nationale et l’autodétermination du peuple haïtien.
Farce de la modernisation de l’agriculture
Selon Suzy Castor (1988), les occupants ont confisqué plus de 266 600 acres de terres appartenant aux paysans. Ces espaces ont été sacrifiés pour développer une agriculture à grande échelle et permettre aux businessmen de gagner beaucoup d’argent en très peu de temps. Ainsi, ils ont créé des infrastructures destinées à faciliter l’expansion de leurs affaires, tout en prétendant moderniser le secteur agricole.
Pourtant, les compagnies ruinaient systématiquement les droits et les biens des petits propriétaires. Le poids des expropriations a lourdement frappé la masse paysanne. Le paysan, autrefois propriétaire d’un lopin de terre, s’est transformé en journalier des compagnies américaines, avec un salaire misérable (entre 20 et 30 centimes de dollar) ne lui permettant pas de satisfaire ses besoins primaires. Cette transformation des paysans en ouvriers a détruit tout le système de production agricole du pays.
L’occupation étasunienne a inauguré le développement capitaliste et plongé la paysannerie haïtienne dans le pire système d’exploitation féodale. Elle a marqué l’expansion croissante de la production capitaliste grâce à l’implantation de leurs entreprises. Cette industrialisation a transformé la paysannerie en réserve agricole au service du capital étranger. Cela constitue un crime contre l’humanité qu’on ne peut ignorer.

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