Ces femmes-là qui n’enfantent pas ou ne le peuvent pour diverses raisons : par choix économique, pour cause naturelle, médicale, mystique s’il faut respecter les vieilles croyances populaires. Ces femmes-là qui affrontent le regard social accusateur fait d’ignorance, d’injure, de stigmatisation, si ce ne sont l’abandon, l’arrogance de leur mari, belle-famille ou proche. Elles qui manifestent pourtant – dans leur acte, action, attitude, comportement quotidiens – plus de responsabilité, respect, conscience, d’amour pour l’éducation de l’enfant ou l’enfantement.

Qualifiées de « mulets » comme si elles étaient hybrides, résultant du croisement génétique entre le cheval et l’âne, elles sont en fait – de cœur, d’esprit et d’âme – un genre spécial qui allie résistance, endurance, résilience,  courage, fougue, détermination de cet animal choyé par les paysans. L’insulte devient ainsi symbole, expression majestueuse de leur être généreux, sensible et empathique, de leur énergie intérieure forte, puissante, leur capacité à faire don total d’elles-mêmes à des enfants qui ne sont pas leurs, propres mais ceux de parents, de leur voisinage ou acquis par adoption…

Quand leur handicap n’est pas simplement naturel, il résulte, des fois, de la défaillance, de la faiblesse du système sanitaire de ce pays. Dans lequel végète un État ne sanctionnant pas les fautes professionnelles de personnel de santé, de médecins qui ont bien mutilé leurs organes reproductifs lors d’intervention pour des causes banales. Ces « mulets » – comme vous dites pour les blesser, injurier, retourner le couteau dans la plaie saignante, vive, saignante de leur existence – portent, au fait, dans cette société haïtienne, une charge bien plus lourde que leur poids mental, physique… N’ayant pas connu les joies de la création, elles se donnent la mission silencieuse d’élever des enfants qu’elles protègent de la délinquance, corruption des mœurs, banditisme…

Combien sont-elles celles qui ont accueilli des enfants de pères délinquants, irresponsables, de mères porteuses insouciantes qui croissent et multiplient la terre, sans se soucier de la lourde et l’épuisante charge parentale qui s’y rattache? Enfants bien éduqués pour devenir bons citoyens, patriotes, policiers, soldats, ingénieurs, médecins, avocats, professionnels, fonctionnaires…? Combien sont-elles celles qui, en retour, doivent souffrir de l’indifférence de filles ou fils adoptifs, de l’ingratitude de mères ou pères, d’épouse ou époux d’enfants adoptés quand il s’agit de jouir de « byen san swe », « bourik travay, chwal galonnen »? Sans jamais avoir aucun regret d’avoir accompli une mission divine, d’avoir tenu dignement un rôle au bénéfice de coqs comparses, de poules pondeuses…

Combien sommes-nous, bénéficiaires directs ou pas, qui pensent à les honorer pour leur courage de penser le bien, faire le bien, se sentir bien dans leur peau de femmes, en dépit d’une nature peu clémente envers elles, d’être victime de négligence de l’État, du mauvais sort jeté sur elles par un soi-disant sorcier… Combien sommes-nous qui, à la place de clercs, interprétons à notre façon la parabole de la Bible des chrétiens suggérant d’abattre tout arbre qui ne donne pas de fruits…? 

Comme si le Grand Architecte réduirait toute mission sur terre à produire un seul fruit : pondre des œufs avec ou sans coq!

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