Derrière les 114 ans d’existence de cette commune malade se trouvent des familles déracinées, des maisons et des terres désertées ainsi qu’une population souffrante. Depuis les violentes attaques des groupes criminels en 2023 puis en 2024 dans plusieurs quartiers ganthiérois, bon nombre de résidents ont été contraints de tout abandonner quasiment.
Certains se sont réfugiés dans d’autres sections de cette « commune de monts et de plaines », expression attribuée à l’ancien ministre de l’Éducation nationale Joseph Désir. Parmi ces déplacés, il y en a qui sont retournés chez eux pour vivre malgré tout dans le voisinage des individus armés qui remplacent l’État démantelé. D’autres ont été obligés de quitter Haïti et s’exiler à l’étranger. Cette collectivité territoriale se vide ainsi de ses habitants de manière significative, entraînant des conséquences considérables sur plusieurs plans.

Commune vulnérable
À l’image d’Haïti, Ganthier traverse une crise politique, économique et sociale profonde. Sa situation s’est aggravée à cause de la criminalité et la faiblesse des mécanismes institutionnels destinés à protéger les personnes, les biens et les ressources de la collectivité. C’est ici que se pose la question de la gouvernance.
Une commune ne peut véritablement se développer lorsque ses habitants vivent dans la peur, lorsque ses activités économiques sont paralysées et lorsque ses terres deviennent difficilement accessibles. Lorsque les intérêts particuliers prennent le pas sur l’intérêt général, les collectivités deviennent également vulnérables aux conflits fonciers, à la prédation et à l’affaiblissement institutionnel. Les populations rurales et les propriétaires terriens sont alors parmi les premières victimes de cette fragilité. La population ganthiéroise a vécu une telle expérience en 2010.
La situation de Ganthier ne peut être réduite à la question de l’insécurité. Elle renvoie aussi à bien d’autres aspects : territoire, mémoire, citoyenneté, appartenance, etc. La violence détruit le lien entre la population et son environnement immédiat. Lorsqu’une famille abandonne sa maison, elle perd bien davantage qu’un bâtiment; elle perd un espace de mémoire, un patrimoine, un moyen de subsistance et parfois une partie de son identité.
C’est peut-être un peu tout cela, la tragédie ganthiéroise à la « Hadriana », l’héroïne de René Depestre.
Belle, convoitée, abandonnée et meurtrie
À l’instar d’Hadriana, Ganthier ressemble désormais à une terre – à la fois belle, convoitée et meurtrie – dont les richesses et les potentialités ne profitent pas suffisamment à ses propres enfants. En effet, elle possède d’importantes potentialités agricoles, foncières, environnementales et humaines. Elle dispose également d’un patrimoine historique et culturel qui pourrait constituer un levier de développement. Elle ne manque pas de talents. Ce qui lui fait défaut en revanche, c’est la capacité institutionnelle de transformer ses potentialités en bien-être collectif, en sécurité et en perspectives d’avenir. Sinon, à quoi servent ces potentialités pour la population dont les membres sont de plus en plus contraints de fuir pour sauver leur vie?

Si le 16 août 1912 constitue une date majeure dans l’histoire administrative de Ganthier, cette vérité factuelle est confrontée à une réalité profondément préoccupante. À une trentaine de kilomètres de la capitale de Port-au-Prince, cette commune reste cette terre dont on admire la beauté, convoite les ressources et revendique l’appartenance, mais pour laquelle les moyens permettant de prospérer ne sont pas mobilisés. Cela dit, elle a besoin non seulement de sécurité, mais aussi de justice, d’institutions fonctionnelles, de services publics, de développement local et, surtout, de conditions permettant à ses enfants de rentrer au bercail.

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