Nous avons péché contre l’intelligence. Voilà peut-être le plus grand péché collectif de notre histoire. Plus grave encore que nos divisions, nos rivalités ou nos échecs économiques, nous avons trop souvent tourné le dos à la compétence, au savoir, à la vision et au mérite.
Haïti n’est pas seulement victime des circonstances; elle est aussi, douloureusement, victime de choix non éclairés, répétés génération après génération. Nous avons souvent préféré les émotions à la raison, les intérêts immédiats à l’intérêt supérieur de la Nation, les applaudissements faciles aux décisions courageuses. Et chaque mauvais choix a repoussé un peu plus loin l’espérance d’un véritable renouveau.
Nos élites portent une responsabilité historique immense. Une élite qui ne pense pas l’avenir de son peuple, qui refuse d’élever le niveau du débat public, qui accepte la médiocrité comme norme et protège l’incompétence par calcul ou par silence, cesse d’être une élite; elle devient complice du déclin national.
Depuis notre indépendance, les grandes réformes institutionnelles capables de transformer durablement l’État ont été rares. Et lorsque des tentatives ont vu le jour, elles ont trop souvent été improvisées, bâclées, dépourvues de vision, confiées à ceux qui ne possédaient ni la compétence, ni la rigueur, ni la hauteur d’esprit qu’exige la construction d’une nation. Nous avons trop souvent confié notre destin aux plus médiocres, tout en marginalisant les meilleurs.
Le drame d’Haïti n’est pas seulement le manque de ressources; c’est le refus persistant d’investir dans l’intelligence. Nous avons parfois élevé l’ignorance au rang de vertu, suspecté l’excellence, combattu le mérite et récompensé la loyauté aveugle plutôt que la compétence. À force de banaliser la médiocrité, nous en avons fait un allié fidèle, un compagnon permanent de nos institutions et un poison lent qui consume notre avenir.
La véritable question n’est donc plus de savoir pourquoi Haïti échoue. Elle est de savoir combien de temps encore nous accepterons de trahir notre intelligence collective. Car aucun peuple ne peut espérer bâtir un État fort en déclarant la guerre au savoir, à la compétence et à l’excellence.
L’histoire est implacable. Les nations qui honorent l’intelligence construisent leur prospérité; celles qui la méprisent finissent toujours par récolter le désordre, la pauvreté et l’humiliation. Haïti devra un jour choisir entre le culte de la médiocrité et la civilisation de l’excellence. Ce choix déterminera non seulement notre avenir, mais aussi le jugement que porteront les générations futures sur notre responsabilité collective.

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