Haïti reste enfermé dans un piège. D’un côté, il est coincé dans un système international d’échange inégal. De l’autre, il est englué dans la privatisation au nom de la « modernisation », processus initié sous Jean-Bertrand Aristide et renforcé sous feu René Préval. Vous connaissez les résultats : réduction du pouvoir de l’État, démantèlement des services publics, hausse des coûts, reproduction d’inégalités…
Pendant ce temps, des économistes et journalistes, incapables de se libérer des pensées occidentalo-centrées, envisagent la possibilité pour Haïti de rattraper la République dominicaine. Mais ils demeurent sceptiques quant à la capacité du pays à atteindre, même dans 70 ans, le niveau d’économie avancée et à combler ainsi ses « retards » par rapport à son voisin.
L’effet de rattrapage, refrain de l’Occident
Ce phénomène, calqué sur le modèle de l’économiste étasunien Robert Solow, renvoie à l’idée qu’un pays « moins avancé » peut atteindre une croissance plus rapide qu’un autre « plus avancé » et, par conséquent, réduire ses écarts de revenus par habitant, de productivité et de qualité de vie… Même vision optimiste chez Walt W. Rostow dans les années 1950 et 1960. Ce théoricien de la modernisation propose un processus de développement linéaire en cinq étapes, centré sur la croissance économique.
Selon ce schéma classique qui se veut universel, il suffit pour les « pays sous-développés » (vocabulaire inapproprié) d’adopter les technologies, les institutions et les valeurs culturelles occidentales pour combler leur « simple retard chronologique ».
Or, les modèles de développement ne sont pas tout à fait transférables. En d’autres termes, aucun modèle ne peut fonctionner partout à 100 % puisque chaque pays a ses propres réalités (politique, sociale, démographique, etc.). Par exemple, il est quasiment impossible d’accomplir le miracle chinois même dans les pays les mieux préparés qu’Haïti.
Il est possible de contourner voire rejeter l’économie de rattrapage.
Modèle endogène par et pour Haïti
Haïti a plutôt besoin d’élaborer son propre modèle et d’avancer à son rythme suivant sa trajectoire historique et culturelle. Un modèle qui intègre dans le processus de développement d’autres dimensions : démocratique (participation citoyenne), écologique (protection de l’environnement), féministe (rôle partagé), décoloniale (rupture avec la doxa dominante).
Inverser l’ordre établi nécessite le retour de l’État en tant que principal organe de réglementation et de planification. Un État fort qui priorise l’intérêt national, offre les mêmes opportunités à tous et toutes, s’assure du bien-être de l’ensemble de la population.
Dans cette perspective, commençons par arrêter de suivre comme des moutons de Panurge les groupes d’experts (think thank). Cessons de chanter la chanson des institutions de Bretton Woods, notamment la Banque mondiale et le Fonds monétaire international. Leurs programmes d’ajustements structurels laissent encore des séquelles…

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