Haïti et la République dominicaine, qui entretiennent des relations complexes, partagent une histoire encore inachevée. Pour cause, il n’est pas rare qu’une décision officielle, une activité sportive ou une parole citoyenne ravive une mémoire douloureuse. Récemment, ce sont les propos – « Hispaniola, c’est Haïti; ici, c’est Haïti! » – qui, lancés par Isidor à l’issue de la confrontation des deux équipes nationales, ont agité les esprits des deux côtés.
Certains ont interprété cette déclaration comme une atteinte à la souveraineté de la République dominicaine. D’autres observateurs y ont porté plutôt un autre regard, à l’instar de Duckens Nazon, Harold Domond, Rudy Thomas Sanon et Bilolo Kongo. Toutefois, dans plusieurs cas, les questions historiques fondamentales restent dans l’ombre. « Nou kite bourik la, n ap bat sak pay la », dit-on dans le langage populaire haïtien.
Replaçons la sortie du footballeur haïtien dans le contexte historique et émotionnel entourant les liens entre les deux peuples. Sans nier la souveraineté actuelle de la république voisine.
L’ancien « maître » de l’île
D’abord, Haïti occupe une place particulière dans l’histoire de l’île d’Hispaniola, faite de conquêtes, de colonisation, d’esclavage et de luttes. Par la proclamation de son indépendance en 1804, il est devenu le premier État issu d’une révolution d’esclaves victorieuse de l’Amérique latine et des Caraïbes. Cette épopée dont le retentissement dépassait les frontières inspirait les luttes anti-esclavagistes et les mouvements de libération dans les Amériques. Elle a alors bouleversé l’ordre colonial et esclavagiste établi.
En 1822, sous Jean-Pierre Boyer, Haïti, le seul « maître » d’Hispaniola à cette époque, occupait la partie orientale de l’île. Cette prise de contrôle découle de la demande des nationalistes-patriotes dominicains qui s’opposaient à ceux qui voulaient replacer la République dominicaine sous la domination espagnole. Haïti a ainsi joué son rôle en tant que symbole majeur de la conquête de la liberté par des femmes et des hommes réduits en esclavage.
Souvenir d’un massacre
Ensuite, le massacre sous le régime de Rafael Leónidas Trujillo. En effet, du 2 au 8 octobre 1937, des milliers d’Haïtiens et de Dominicains d’origine haïtienne furent traqués et tués dans plusieurs régions dominicaines. Ce fut un événement terrible dont le souvenir devrait imposer recueillement et réflexion.
Par ailleurs, ce terme « massacre » est utilisé pour nommer la rivière qui traverse les deux pays. Or, cette appellation renvoie à l’un des épisodes les plus tragiques de l’histoire des relations haïtiano-dominicaines. Rappelons que les mots, les lieux et les symboles participent à la construction de l’imaginaire collectif. Ils peuvent entretenir le souvenir ou, au contraire, banaliser de manière progressive une tragédie.
Aujourd’hui, en revenant sur ces périodes historiques dans un contexte de match de football, il s’agit de mettre l’accent sur la charge émotionnelle au-delà de la confrontation sportive entre les deux nations. En toute circonstance, le devoir de mémoire a lieu d’être. Pour que notre rapport à l’histoire évolue. Et que la jeunesse haïtienne se sente plus concernée.

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