2–3 minutes
530 mots

La pensée décoloniale connaît depuis un certain temps un essor important, notamment en sciences humaines et sociales. Elle remet en question la prétention à l’universalité du modèle occidental. Cette pensée invite également à repenser les rapports de pouvoir hérités de la colonisation. En Haïti, cette réflexion n’est pas nouvelle.

Avatar de Rodady Gustave

Dès 1804, Jean-Jacques Dessalines portait un projet de rupture avec l’ordre colonial. Son ambition était de fonder une souveraineté politique, économique et culturelle pleinement assumée. Les auteurs latino-américains tels que Walter D. Mignolo, Aníbal Quijano ou Ramón Grosfoguel ont contribué à renouveler cette réflexion.

Toutefois, dans le contexte haïtien, il serait plus juste d’accentuer sur une  réactualisation du projet décolonial que de son introduction. La véritable question n’est donc pas celle de l’existence d’un discours décolonial, mais de sa capacité à transformer les pratiques politiques, intellectuelles et institutionnelles.

Décolonialiser la colonialité pour refonder la souveraineté haïtienne

En Haïti, la pensée décoloniale apparaît davantage comme un mode de langage académique que comme un véritable processus de déconstruction des systèmes de connaissances occidentaux (ou eurocentrés) et de transformation sociale. Une partie des intellectuels mobilise cette approche  sans produire une pensée enracinée dans les réalités historiques, culturelles et politiques du pays.

Cette contradiction rappelle l’expérience de La Revue indigène (1927-1928), dont une partie de la production demeurait fortement influencée par les références françaises. C’est précisément contre cette dépendance intellectuelle que Jean Price-Mars lançait son célèbre appel : « Soyons nous-mêmes le plus complètement possible. »

Durant l’occupation étatsunienne (1915-1934), Price-Mars comprit que la souveraineté ne pouvait être uniquement politique. Elle devait également passer par la réhabilitation du créole, du vodou et des pratiques populaires, longtemps dévalorisées.

Décolonialiser les savoirs et les esprits consiste ainsi à rompre avec les schémas de pensée hérités de la domination coloniale afin de construire une pensée véritablement haïtienne, fondée sur son histoire, sa culture et ses références propres.

Cette exigence vaut également pour les élites politiques. 

Depuis la fin du XIXᵉ siècle, les rapports entre les gouvernements haïtiens et les puissances étrangères ont souvent été marqués par des intérêts géopolitiques et économiques. Les affaires Lüders, Batsch, Rubalcava ou encore le différend du Môle Saint-Nicolas illustrent cette vulnérabilité. L’occupation étatsunienne de 1915 constitue l’aboutissement de cette dynamique. Elle révèle que l’indépendance politique ne suffisait pas à garantir une souveraineté effective.

Cette logique de dépendance s’est poursuivie au cours du XXᵉ siècle. Le « cri de Jacmel » prononcé par François Duvalier le 21 juin 1960, lorsqu’il déclarait qu’« un leader du Tiers-Monde se doit de chercher le bien-être de son peuple là où il est assuré de le trouver », traduit une conception de la souveraineté largement conditionnée par les rapports de force internationaux. Comme le rappelle Rony Gilot dans Au gré de la mémoire : François Duvalier, le mal-aimé, ce rapprochement avec les États-Unis s’inscrivait dans le contexte de la lutte anticommuniste de la guerre froide.

Plus récemment, après l’assassinat de Jovenel Moïse en 2021, les discussions ayant conduit à la mise en place du Conseil présidentiel de transition (CPT) se sont largement déroulées sous l’égide de la CARICOM. Pour certains observateurs, ce processus fait ressortir les limites de la capacité des acteurs politiques haïtiens à élaborer eux-mêmes une solution nationale à la crise.

Tout compte fait, la reconquête de la souveraineté haïtienne suppose un double mouvement. D’une part, il importe de réduire les dépendances institutionnelles à l’égard des acteurs extérieurs. D’autre part, il est indispensable de décoloniser les imaginaires politiques des élites. Sans cette décolonialisation de la colonialité, la souveraineté risque de demeurer un idéal proclamé plutôt qu’une réalité pleinement exercée.

Merci de commenter

Lire les commentaires

COMMENTAIRES DES LECTEURS ET LECTRICES

  1. Avatar de Erno Renoncourt
  2. Avatar de Nouvayti
  3. Avatar de Erno Renoncourt
  4. Avatar de Inconnu
  5. Avatar de Nouvayti
  6. Avatar de Inconnu
  7. Avatar de Gilbert Mervilus

    Cher Maestro, Le texte « Makout versus gangs armés » est une radiographie clinique d’une justesse implacable. En opposant la…

🚫Nouvayti bannit la fausse nouvelle (fake news), la désinformation, la diffamation, les discriminations, le racisme (lié à la couleur de peau, à l’origine ethnique, à la religion, etc.), l’incitation à la haine et à la violence sous toutes les formes.
Notre ligne de conduite est claire et précise.


Le créole dans nos relations avec la CARICOM

La prédominance de l’anglais dans les instances et les négociations de la Communauté des Caraïbes (CARICOM) soulève la question de la représentation, de la participation et de l’identité des peuples caribéens. Une question qui dépasse le simple choix d’une langue de travail. Elle s’ouvre donc sur la construction d’une identité caribéenne inclusive.

Lire

Affaire Orélien : ignorance ou malhonnêteté intellectuelle?

Clou de l’affaire Orélien. Les Éditions du Boréal ont annoncé, dans un communiqué, le 21 octobre 2026, la fin de leur relation avec l’auteur de « C’était ça ou mourir ». Pour nous, qui commentons cette affaire de plagiat et d’usage d’intelligence artificielle, le principe de probité doit primer…

Lire

Les États-Unis accusent le Canada d’ingérence, mais s’ingèrent dans les affaires d’un tas de pays

Deux poids, deux mesures dans les discours et actions des diplomates des États-Unis. Les autorités étasuniennes n’acceptent pas l’ingérence dans leur vie politique, pourtant elles s’immiscent en profondeur dans les affaires internes de beaucoup d’autres pays. Au nom de la raison du plus fort.

Lire

Restituer la mémoire et réactualiser l’idéal de Dessalines

Après l’assissanat de Jean-Jacques Dessalines en 1806, personne n’avait le droit de prononcer son nom pendant quarante ans. Par ce processus d’effacement de sa mémoire, l’Occident colonial voulait mettre en déroute la Révolution de 1791-1804. Survol historique pour réactualiser l’idéal du père fondateur de la nation haïtienne au prisme d’un regard décolonial.

Lire

Ils veulent le statu quo, vous pouvez agir!

Il faut sans cesse remuer le couteau dans la plaie pour casser le moule du système pourri qu’ils veulent maintenir… Et ranimer, si possible, la conscience sur toutes les erreurs du passé à ne plus répéter. Telle une fatalité, une malédiction, une guigne pour Haïti…

Lire

Bank of America dans la tourmente

Bank of America essuie 1,2 milliard de dollars d’amendes pour violations graves des lois anti‑blanchiment et des sanctions des États-Unis. Une correction historique qui fragilise sa gouvernance, alourdit ses coûts de conformité et place la banque sous surveillance renforcée.

Lire

La Russie contre l’ingérence étasunienne en Haïti

À l’initiative des États-Unis, soutenus par le Panama, le Conseil de sécurité de l’ONU a adopté (avec 14 voix pour, 1 abstention), mercredi 14 octobre 2026, une résolution qui reconduit le régime de sanctions contre Haïti. La Russie s’est abstenue, dénonçant l’ingérence politique dans ce pays caribéen sous contrôle étasunien.

Lire

Un problème est survenu. Veuillez actualiser la page et/ou essayer à nouveau.

En savoir plus sur Nouvayti

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture

En savoir plus sur Nouvayti

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture