Dès 1804, Jean-Jacques Dessalines portait un projet de rupture avec l’ordre colonial. Son ambition était de fonder une souveraineté politique, économique et culturelle pleinement assumée. Les auteurs latino-américains tels que Walter D. Mignolo, Aníbal Quijano ou Ramón Grosfoguel ont contribué à renouveler cette réflexion.
Toutefois, dans le contexte haïtien, il serait plus juste d’accentuer sur une réactualisation du projet décolonial que de son introduction. La véritable question n’est donc pas celle de l’existence d’un discours décolonial, mais de sa capacité à transformer les pratiques politiques, intellectuelles et institutionnelles.
Décolonialiser la colonialité pour refonder la souveraineté haïtienne
En Haïti, la pensée décoloniale apparaît davantage comme un mode de langage académique que comme un véritable processus de déconstruction des systèmes de connaissances occidentaux (ou eurocentrés) et de transformation sociale. Une partie des intellectuels mobilise cette approche sans produire une pensée enracinée dans les réalités historiques, culturelles et politiques du pays.
Cette contradiction rappelle l’expérience de La Revue indigène (1927-1928), dont une partie de la production demeurait fortement influencée par les références françaises. C’est précisément contre cette dépendance intellectuelle que Jean Price-Mars lançait son célèbre appel : « Soyons nous-mêmes le plus complètement possible. »
Durant l’occupation étatsunienne (1915-1934), Price-Mars comprit que la souveraineté ne pouvait être uniquement politique. Elle devait également passer par la réhabilitation du créole, du vodou et des pratiques populaires, longtemps dévalorisées.
Décolonialiser les savoirs et les esprits consiste ainsi à rompre avec les schémas de pensée hérités de la domination coloniale afin de construire une pensée véritablement haïtienne, fondée sur son histoire, sa culture et ses références propres.
Cette exigence vaut également pour les élites politiques.
Depuis la fin du XIXᵉ siècle, les rapports entre les gouvernements haïtiens et les puissances étrangères ont souvent été marqués par des intérêts géopolitiques et économiques. Les affaires Lüders, Batsch, Rubalcava ou encore le différend du Môle Saint-Nicolas illustrent cette vulnérabilité. L’occupation étatsunienne de 1915 constitue l’aboutissement de cette dynamique. Elle révèle que l’indépendance politique ne suffisait pas à garantir une souveraineté effective.
Cette logique de dépendance s’est poursuivie au cours du XXᵉ siècle. Le « cri de Jacmel » prononcé par François Duvalier le 21 juin 1960, lorsqu’il déclarait qu’« un leader du Tiers-Monde se doit de chercher le bien-être de son peuple là où il est assuré de le trouver », traduit une conception de la souveraineté largement conditionnée par les rapports de force internationaux. Comme le rappelle Rony Gilot dans Au gré de la mémoire : François Duvalier, le mal-aimé, ce rapprochement avec les États-Unis s’inscrivait dans le contexte de la lutte anticommuniste de la guerre froide.
Plus récemment, après l’assassinat de Jovenel Moïse en 2021, les discussions ayant conduit à la mise en place du Conseil présidentiel de transition (CPT) se sont largement déroulées sous l’égide de la CARICOM. Pour certains observateurs, ce processus fait ressortir les limites de la capacité des acteurs politiques haïtiens à élaborer eux-mêmes une solution nationale à la crise.
Tout compte fait, la reconquête de la souveraineté haïtienne suppose un double mouvement. D’une part, il importe de réduire les dépendances institutionnelles à l’égard des acteurs extérieurs. D’autre part, il est indispensable de décoloniser les imaginaires politiques des élites. Sans cette décolonialisation de la colonialité, la souveraineté risque de demeurer un idéal proclamé plutôt qu’une réalité pleinement exercée.

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