Quelles seraient les différences majeures ou notables entre les tontons makout (nom officiel : Volontaires de la sécurité nationale ou VSN) de Duvalier et les bandits légaux ainsi que les gangs armés à cravate et à savates? Commençons par souligner qu’ils sont tous puisés dans le même grand bassin social fait d’affranchis du joug de l’ignorance et de laissés pour compte qui montent en grade à partir d’une perpétuelle culture de violence, de terreur, d’horreur politique sur leurs semblables de même extraction sociale.
Marqués, tous, par la stigmatisation sociale, raciale ou économique, ils entendent prendre revanche sur la société de l’apartheid haïtien qui les rend cartes marquées, brebis galeuses. Voulant ainsi changer leur destinée de victimes, ils se font bourreaux… Dans une danse macabre, un changement de statut cyclique qui feinte la fixité de rôle imposée par l’organisation politique globale de la société.
Une des différences majeures. Duvalier régnait en maître absolu sur le pays entier, sur les makout, même sur les militaires. Et détenait, lui seul, le monopole de la violence légitime de l’État sanguinaire, à partir d’une poignée d’hommes et de femmes dévoués à la cause du maintien du régime.
Par contre, les bandits légaux n’émanent pas d’un seul corps. Ils sont nombreux, divers, sans esprit de corps, et ne peuvent donc se fédérer. Ils contrôlent le territoire à partir d’une partition arbitraire, mouvante, en fonction de leur soif de pouvoir et de leur appétit pour l’argent. Ils sont méfiants, craintifs les uns envers les autres : parfois proches, parfois opposés, dans un jeu tragi-comique à la Tom and Jerry.
Les makout de première heure se recrutaient parmi les intellectuels, notables noirs des villes et communes du pays. Leur extraction sociale marquait déjà les échelons de la hiérarchie donnant sur le palier où trônait le Griot, père de la révolution sociale. Par contre, les gangs à cravate sont souvent des sortis des rangs, rarement des diplômés, des intellectuels faisant acte de réflexion, de pensée, de création littéraire, philosophique ou politique.
Comme les makout drainés à Port-au-Prince, un de ces 22 mythiques, les gangs à savates, pour l’écrasante majorité, n’ont aucun sentiment d’appartenance à cette société, si ce n’est leur commune frustration, leur misère vécue en prolétaires urbains dans un ghetto ou bidonville du pays…
Les makout se laissaient aller à la spoliation, au courtage, aux pots de vin, aux délits d’initiés, aux abus de biens sociaux, à la dilapidation de fonds publics. Jamais ils n’osaient rêver de se substituer à l’État makout. Jamais, comme les gangs à savates, ils ne collectaient des impôts locatifs, ne créaient des postes de péage, ne braquaient ou ne kidnappaient de paisibles citoyens contre forte rançon.
L’État makout revendiquait ses crimes au nom des impératifs de la révolution, faisait chanter des funérailles officielles pour ses sbires, comme Ti Bobo. Dans l’État des bandits légaux, les gangs à savates décapitent, mutilent, lynchent, filment ou jugent leurs victimes dans le silence, l’indifférence, la froideur des gangs à cravate qui ne s’embarrassent d’aucun scrupule idéologique ou doctrinal. Si ce n’est le seul motif d’exécution du « Plan du Blanc », comme le dévoilent et répètent les gangs à savates.
Les makout exerçaient une cruauté pitoyable, autorisée presque exclusivement contre les ennemis du régime. Les gangs à savates sont impitoyables les uns envers les autres et envers tout individu de la société, sans autre motif que celui de terroriser. Par nature, les makout étaient noceurs, bambocheurs, pour se faire voir et surtout pour donner l’image d’un pays festif, sécuritaire; les gangs veulent être seuls à faire la fête, à circuler librement.
Il nous faut nous rendre à l’évidence d’une désacralisation de l’État, d’une déshumanisation de la République, perceptible à travers la déroute de l’intelligence, du savoir, de la citoyenneté, du patriotisme… Alors que s’institutionnalise l’arrogance de l’ignorance, la préséance du vol, de la flibuste, du crime, de l’impunité, de l’irresponsabilité, de l’indécence…
Dites nous, après constat, s’il n’est pas impérieux de travailler, « san pran souf », au processus de Reconstruction nationale.

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