L’histoire de Ganthier (département de l’Ouest, Haïti) remonte à l’époque coloniale. Dès 1685, comme le rapporte Moreau de Saint-Méry, des colons français, notamment des boucaniers, s’y installèrent pour développer l’élevage. Cette localité, alors appelée « Hatte-Ganthier », dépendait administrativement de Croix-des-Bouquets.
Le titre de cet article s’inspire de la formule du poète Jean Marcenac : « Saint-Denis, la ville des rois morts et du peuple vivant ». Par analogie, nous suggérons « Ganthier-Roi », puisque les habitants de la commune sont appelés Ganthiérois et que, symboliquement, « dès qu’on est de Ganthier, on est tous des rois ».
Capital humain « gaspillé »?
Mais cette métaphore est avant tout une dénonciation. Elle renvoie à l’inexistence politique et sociale de ceux qui étaient censés protéger et représenter la commune. L’idéal du « philosophe-roi », gouvernant avec sagesse et dans l’intérêt général, semble ici relever de l’utopie. Les élites intellectuelles et professionnelles de Ganthier se sont souvent tenues à l’écart de la vie politique. Laissant le champ libre aux pratiques clientélistes, aux promesses et aux manipulations électorales.
Pourtant, Ganthier a donné naissance à de nombreuses personnalités remarquables dans les domaines du droit, de la politique, de l’enseignement, de la médecine et de la recherche. Malgré ce riche capital humain, la commune peine à transformer ses ressources humaines et intellectuelles en un véritable projet collectif de développement.
À l’instar d’Haïti, Ganthier s’enfonce progressivement dans une crise politique, économique et sociale profonde. Cette souffrance est accentuée par le sentiment de trahison ressenti par une partie de la population. Cette dernière estime que les intérêts de la commune ont trop souvent été sacrifiés au profit d’ambitions personnelles ou d’intérêts extérieurs.

L’effondrement tragique
En 2010, une grave crise foncière a secoué la commune. Selon plusieurs témoignages, des tentatives d’accaparement de terres appartenant à des paysans ganthiérois ont accentué le sentiment d’injustice et de dépossession.
Cette fragilisation institutionnelle s’est aggravée au fil des années. Depuis 2020, les filles et les fils de Ganthier vivent dans la peur, l’insécurité et le sentiment d’abandon. Une partie des armes qui alimentent la violence provient de l’étranger et transite souvent par le pays voisin, aggravant une situation déjà préoccupante.
Aujourd’hui, des dizaines de familles de Galette-Chambon, de Balan, de Bonnette, de Boucandrice et du bourg de Ganthier ont été contraintes de quitter leurs domiciles. Face à cette tragédie, le silence et l’inaction des autorités locales et nationales alimentent le sentiment d’abandon de la population. Peu de pressions ont été exercées sur l’État central afin d’apporter une assistance aux victimes et de mettre en œuvre des mesures de protection durables.
Ainsi, Ganthier fait figure de symbole d’un profond abandon institutionnel. Pire encore, l’absence d’une gouvernance locale efficace fragilise davantage une population déjà confrontée à l’insécurité, aux déplacements forcés et à la marginalisation.
Pourtant, Ganthier demeure une terre d’histoire, de résistance et de dignité. Son destin ne devrait pas être celui de « rois morts », incapables de protéger leur cité. Mais l’élan d’un peuple souverain, prêt à reconquérir son avenir et à refonder son territoire sur les bases de la justice, de la sécurité et de la solidarité.

Merci de commenter