L’image d’un ressortissant haïtien victime de graves violations de ses droits fondamentaux en République dominicaine est devenue virale sur les réseaux sociaux cette semaine. Il ne s’agit pas d’un fait isolé. Car, depuis plusieurs décennies, les violences, les expulsions arbitraires et les discriminations visant les ressortissants haïtiens ainsi que les Dominicains et les Dominicaines d’origine haïtienne se répètent dans un climat d’impunité. Ces actes dégradants dénoncés par plusieurs organisations internationales révèlent moins une crise passagère qu’un problème structurel auquel les autorités haïtiennes peinent à apporter une réponse politique cohérente.
L’arrêt TC/0168/13 de la Cour constitutionnelle dominicaine, rendu le 23 septembre 2013 et retirant rétroactivement la nationalité à des personnes d’ascendance haïtienne nées sur le territoire dominicain, demeure l’un des symboles les plus marquants de cette crise. Cette décision a contribué à créer une situation d’apatridie largement dénoncée au regard des principes du droit international des droits de l’homme, selon l’analyse de Me Gédéon Jean. Plusieurs autres observateurs y voient une mesure ayant favorisé l’exclusion juridique, sociale et politique d’une partie de la population dominicaine d’origine haïtienne.
Cet arrêt, vu sa portée significative, aurait dû constituer un tournant dans les relations entre Haïti et la République dominicaine. Il n’en rien de tout cela plus d’une décennie après cette décision. Interroger autant la politique migratoire dominicaine que la capacité de l’État haïtien permet de comprendre que les autorités haïtiennes ne peuvent pas défendre efficacement leurs ressortissants parce qu’elles sont des « kakatwè ».
Dans le langage vernaculaire haïtien, ce terme – donnant lieu au « kakatwéisme » – désigne une personne incapable d’assumer les responsabilités qui lui incombent. Appliqué à la sphère politique, le « kakatwéisme » renvoie à une gouvernance marquée par l’inaction, l’absence de vision stratégique et l’incapacité à défendre les intérêts fondamentaux de la nation. Un dirigeant « kakatwè » est donc celui qui renonce, par faiblesse ou par manque de volonté politique, à exercer pleinement les attributs de la souveraineté nationale. C’est ce spectacle désolant qu’offre l’État haïtien face à son voisin dominicain.
Si elles n’étaient pas des « kakatwè », les autorités haïtiennes engageraient et réorienteraient profondément leur politique extérieure. Au lieu de maintenir une dépendance excessive à l’égard de la République dominicaine, elles pourraient accélérer la diversification de leurs partenariats commerciaux, diplomatiques et universitaires avec d’autres États de la région. Pensons à Cuba, au Brésil, au Venezuela ainsi qu’à d’autres pays de la Caraïbe et de l’Amérique latine. Une telle stratégie permettrait de réduire la vulnérabilité économique d’Haïti, d’une part, et de renforcer sa capacité de négociation, d’autre part.
La dépendance commerciale d’Haïti le place dans une position de faiblesse. La République dominicaine trouve en lui son principal débouché terrestre pour une part importante de ses exportations. À cela s’ajoute la contribution économique des milliers d’étudiants, de travailleurs et de consommateurs haïtiens présents sur le territoire dominicain. Les autorités haïtiennes demeurent incapables de profiter de cette interdépendance pour construire un rapport de force davantage fondé sur la réciprocité et l’égalité.
Une souveraineté ne se mesure pas seulement à l’existence d’un territoire ou d’institutions, elle s’apprécie également à l’aptitude d’un État à protéger ses citoyens, où qu’ils se trouvent. Le véritable défi pour Haïti réside tout aussi dans l’acte de dénonciation des violations des droits humains que dans sa capacité à construire une politique étrangère cohérente qui soit fondée sur la diversification de ses partenariats. Le respect du droit international ainsi que la défense constante de la dignité de ses citoyens doivent constituer des principes intangibles de l’action de l’État. Tant que cette ambition fera défaut, le « kakatwéisme » continuera d’apparaître comme le symptôme d’un abandon progressif de la souveraineté haïtienne.

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