Le jeune étudiant haïtien voulait vivre mieux, mais ni Haïti qu’il quittait en 2024 ni les États-Unis où il souhaitait réussir ne l’ont pas aidé à rester en vie. À 20 ans, il s’est ôté la vie pour refuser de vivre sous surveillance avec un bracelet électronique à son pied. Pour lui, a-t-on rapporté, cette humiliation était incompatible avec l’idéal de dignité auquel il pouvait aspirer chez l’Oncle Sam où la devise « In God We Trust » résonnait différemment dans sa tête.
Le jeune homme s’est donné la mort pour une telle raison parce que les États-Unis sont devenus un pays où les conditions dans lesquelles vivent beaucoup de personnes immigrantes font vomir plus d’un. Il l’a fait parce qu’Haïti l’a surtout poussé vers cette voie; car, deux siècles après l’Indépendance, son pays ne peut ni garder ses enfants sur son territoire ni penser et appliquer une politique étrangère fondée sur la dignité, la réciprocité et la défense effective de ses citoyens.

Cette tragédie, qui dépasse le seul destin individuel de Pierre Damas Bel, peut être replacée dans une longue histoire des rapports entre les deux pays, souvent critiqués pour des raisons évidentes.
Dirigeants « nichèdbouda »
L’appauvrissement du peuple haïtien et la déshumanisation des membres de sa diaspora résultent de l’attitude historique de ses dirigeants à dépendre en permanence de la bienveillance des grandes puissances.
En effet, Haïti revendique sa souveraineté tout en recherchant auprès de la puissance étasunienne les ressources nécessaires à son développement. Contradiction saisissante! La dépendance économique, l’aide internationale, les rapports diplomatiques et les politiques migratoires ont progressivement créé une relation asymétrique dans laquelle les intérêts haïtiens peinent souvent à s’imposer face à ceux des grandes puissances.
Pire, l’histoire des relations haïtiano-étatsuniennes montre que les dirigeants haïtiens ont souvent privilégié les intérêts stratégiques de Washington. Ces dirigeants « nichèdbouda » n’arrivent pas à construire une politique étrangère véritablement autonome. Le qualificatif « nichèdbouda » est employé de manière critique par certains commentateurs haïtiens pour nommer les dirigeants accusés de renoncer à une partie de leur dignité politique ou de leur autonomie au profit de relations privilégiées avec les puissances étrangères.
On peut trouver le sens de l’expression créole « dirijan nichèdbouda » dans un extrait de « Cri de Jacmel », discours de François Duvalier à Jacmel.
« Je n’ai pas voulu offrir à quelque autre nation que ce soit ce que j’ai offert aux États-Unis du Nord et à leur gouvernement. J’ai appelé le capital américain pour développer l’économie du pays. J’ai appelé la technique américaine à l’organisation, à la réorganisation des institutions de mon pays… ». François Duvalier
Cette formule « dirijan ayisyen nichèdbouda yo » traduit précisément cette critique : celle d’une classe dirigeante qui serait davantage préoccupée par la préservation de ses privilèges et l’obtention de faveurs individuelles que par la redéfinition des rapports entre Haïti et les grandes puissances.
La question des visas, de l’immigration et de la mobilité internationale devient révélatrice d’un rapport de pouvoir plus profond. Lorsque l’accès à un visa étatsunien, français ou canadien devient un symbole de réussite sociale et politique, que reste-t-il de la conception de la souveraineté nationale héritée de 1804?
Le décès provoqué de Pierre Damas Bel devrait conduire à interroger les rapports de pouvoir qui déterminent la vie de millions d’Haïtiens, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays.

Merci de commenter